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01
oct

Barbarie et civilisation

par David Engels

« La barbarie, c’est notre propre volonté d’échapper à notre civilisation et son malaise »

Qu’est ce qu’un barbare ? Le mot a une longue histoire : signifiant à l’origine simplement celui qui parle une langue incompréhensible, il est devenu, à la longue, le synonyme de celui qui est culturellement ou moralement « inférieur » à la société « civilisée » qui définit les normes en question. Voilà pour ce qui est de la définition ; mais quel est notre ressenti en lisant ce mot ? C’est là que réside la question véritablement intrigante, car, avouons-le, nous envions de plus en plus le barbare, secrètement peut-être, mais non moins intensément. De plus en plus, dis-je, et pour cause, le barbare est seulement la face cachée de l’homme civilisé, et au fur et à mesure que l’homme s’enferme dans le paradigme de la rationalité et de l’universalisme, son antipode, l’homme barbare, gagne en force.

Il y a quelques siècles encore, à une époque où l’on se vêtait de soie et de brocart et changeait d’habit seulement tous les quinze jours, à une époque où l’on construisait des châteaux de marbre et de verre et omettait les installations sanitaires, à une époque où l’on s’entretuait un jour et prenait l’eucharistie l’autre, bref, à une époque probablement plus heureuse et certainement plus vitale que la nôtre, l’idée même de « barbare » n’avait aucun sens : il n’y avait que les « autres » (les mécréants de l’autre rive de la Méditerranée, les sauvages d’Outre-Atlantique, etc.). Mais les Lumières, les sciences, l’industrialisation, le gouvernement populaire, en gros, le triomphe de la logique arithmétique sur l’instinct, la spontanéité et la tradition, ont façonné un monde nouveau. Ou plutôt une prison, devrais-je dire, car la démocratisation a engendré la technocratie, le progrès la déshumanisation, la libération sexuelle la fin de toute sublimation, la laïcisation le matérialisme, la compréhension psychologique le pardon général pour tout acte ignoble, la tolérance le diktat du politiquement correct, l’objectivité historique la désolidarisation avec notre passé, la libéralisation la dictature des marchés, etc. Ainsi, les idéaux de liberté, d’égalité, et de fraternité, poussés à leur extrême, ont peut-être « libéré » l’individu des exigences d’une société traditionnelle, mais ils l’ont, en même temps, enfermé dans le carcan invisible d’une logique sociétale radicalement individualiste et dénuée de toute transcendance.
Prétextant vouloir libérer l’humain de toutes les contraintes en démontrant à tour de bras la relativité et le ridicule de tout ce qui avait été l’essence même de sa culture, ils l’ont dépouillé de tous ses repères et l’ont laissé esseulé sur les confins d’un univers vide et dénué de sens, prisonnier de sa propre soif de liberté ; un individu atomisé désormais laissé à la merci d’une société qui ressemble à un croisement étrange entre un bassin de requins et une station de soins palliatifs. Même le temps semble s’être arrêté dans ce curieux paradigme d’une post-histoire démocratique qui est à la foi la justification idéologique et le résultat factuel de notre société utilitaire : car quand les « superstitions » du passé ont été exposées, quand le « bien commun » a été clairement défini, quand un système politique prétendument capable de rectifier en permanence de potentielles « erreurs » a été établi, et quand toute politique extérieure se résume à la libération des « opprimés », même contre leur gré, il n’y a plus de véritable histoire, plus de vision, mais uniquement stagnation et maintien de ce qui est ou semble acquis.

Difficile de supporter la vie dans une telle société à sens unique et idéologiquement imbattable, car qui oserait critiquer la « liberté » ? Mais celui qui est enfermé dans une prison et posséderait encore une étincelle d’élan vital ne peut s’empêcher soit de vouloir s’en échapper, soit de la détruire, et c’est là qu’entre en jeu le « barbare ». Car le barbare, ce rêve chimérique, semble être l’homme libre par essence, l’homme qui incarne non pas simplement « l’autre », mais l’antipode, celui qui fait fi des limites du politiquement correct et semble ne suivre rien d’autre que l’assouvissement de ses instincts, ici et maintenant, tour à tour destructeur et créateur, glouton et saint, monstre et héros. Ainsi, le barbare n’est pas un élément extérieur à notre civilisation, il en est la face cachée, l’opposé manichéen, le produit inévitable de notre nouveau paradigme civilisationnel, et donc non le dernier témoin d’une vie archaïque, mais plutôt le produit imaginaire d’une société tardive. La barbarie, ce n’est pas seulement l’ensemble de ceux que nous excluons de notre société en leur fournissant en même temps toutes les armes spirituelles et matérielles dont ils auront besoin pour nous combattre ; la barbarie, c’est aussi notre propre volonté d’échapper à notre civilisation et son malaise, au monde que nous avons façonné et que nous ne supportons plus. La barbarie, c’est la soif de trouver enfin, coûte que coûte, un sens à sa vie, même par l’obscurantisme, la superstition ou le syncrétisme ; la barbarie, c’est la complicité avec le déclin et la volonté de brûler toute cette richesse amassée en un immense feu de Sardanapale afin de s’en débarrasser ; la barbarie, c’est la rage de favoriser consciemment le processus de décomposition de notre culture en l’avilissant, la nivelant, la mélangeant et la reniant jusqu’à ce que l’édifice pourri s’écroule et laisse enfin un peu respirer ses habitants – ou en tout cas les rares d’entre eux qui auront survécu au dernier acte du spectacle du déclin et de la chute de l’Occident qui a déjà commencé à se jouer sous nos yeux.

Et une fois de plus, cette dialectique entre civilisation et barbarie n’a rien de nouveau, mais est le résultat inévitable du processus de vieillissement de notre culture européenne qui ne fait que confirmer l’éternelle loi de la morphologie de l’histoire, c.à.d. la genèse, l’éclosion et la décadence des grandes cultures. Car toutes les sociétés ont inventé « leurs » barbares qu’ils ont pu tour à tour idéaliser comme « nobles sauvages », combattre comme ennemis héréditaires de « la » civilisation, intégrer pour montrer leur « tolérance », exclure par la construction de remparts, et auxquels ils pouvaient, à la fin, quand le taedium vitae et le défaitisme avaient complété leur oeuvre, succomber : Égyptiens contre les peuples de la Mer, Romains contre Germains, Abbasides contre Turcs et Mongols, Chinois contre les nomades d’Asie Centrale, et j’en passe – tous ont traversé ce stade avant de disparaître de la scène de la tragédie de l’histoire. Ainsi, déjà, le dégoût instinctif et la culpabilité éclairée que nous inspire notre propre civilisation a trouvé, dans l’hostilité de l’Ancien Tiers Monde, une importante caisse de résonance qui ébranle chaque jour un peu plus la crédibilité de l’Occident en tant qu’« exemple » pour les autres cultures, tout comme, jadis, Rome créa, idéalisa et arma l’ennemi germanique auquel elle devait succomber. Déjà, le jeu hypocrite avec les idéaux de tolérance et liberté a généré les deux clichés sur lesquels se projettent toutes les envies et les peurs de notre société : le financier international et l’immigré non-intégré ; le premier, parce qu’il est rendu coupable de la misère générée par un capitalisme ultra-libéral, le second, parce qu´il incarne tous ceux qui profitent d’un système sans y participer ou même s’y identifier, et qui pourtant vivent dans un environnement sociétal plus protégé et balisé que les autochtones – tout comme, à Rome aussi, les nouveaux riches sans scrupules et les exclus comme les Syriens, Juifs ou premiers Chrétiens furent tour à tour idéalisés et enviés comme les véritables ennemis d’une civilisation pourtant jalouse, car en bout de souffle et lasse d’elle-même.

Difficile donc d’imaginer pourquoi nous ferions exception à la règle, car qui voudrait entendre et suivre le seul conseil capable de retarder notre fin ? Car ce ne sera pas en combattant la « barbarie » que nous stabiliserons notre société, tout comme on ne combat pas son ombre : c’est plutôt en favorisant toutes les forces de la tradition et du passé que nous pourrions tenter de rendre un semblant de sens et de continuité historique à notre société en pleine décomposition et d’opposer, à ce sentiment d’une complicité secrète avec le déclin, celui d’une loyauté à notre culture... Mais qui oserait encore formuler des propos en apparence si réactionnaires ?

David Engels
Docteur en histoire romaine et Professeur à l’Université libre de Bruxelles

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