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14
mar

Conversation avec Ignacio Ramonet

Directeur du Monde Diplomatique espagnol

par Caroline Gaudriault

« Les médias ne sont plus à la hauteur »


Interview IGNACIO RAMONET pour ZigZag-Blog.com par zigzag-blog

Caroline Gaudriault – On a cru que l’information était une liberté. Mais l’information s’est multipliée et ce n’est pas sûr que l’on ait eu plus de liberté…

Ignacio Ramonet – Oui on a cru cela pendant longtemps parce qu’on venait de société où traditionnellement l’information circulait mal. Il y avait des censures. La démocratie est récente, elle s’est généralisée au sein de l’Europe que depuis quelques années, après le mur de Berlin, la chute du socialisme d’Etat à l’Est, des dictatures au Portugal, en Espagne, en Grèce… pour ne parler que de l’Europe. On a cru pendant très longtemps qu’une fois qu’il n’y aurait plus de barrière politique, on allait pouvoir avoir accès à la vérité par le biais des médias. Les médias, par ailleurs, avait acquis au sein de la démocratie un statut tout à fait particulier.
Montesquieu imaginait dans l’Esprit des lois que le pouvoir démocratique fonctionnait sur l’articulation de trois pouvoirs : le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Quand les médias ont commencé à devenir importants, à la fin du XIXème siècle, on s’est aperçu qu’ils avaient la capacité de corriger les imperfections du pouvoir politique ou du pouvoir judicaire. L’affaire Dreyfus en France est typiquement un exemple. Quand les pouvoirs institutionnels n’ont pas corrigé l’erreur qui était faite, est entré en scène un autre pouvoir, et c’est là que l’on commence à parler du quatrième pouvoir : le fameux « J’Accuse » publié dans L’Aurore. On apprend grâce aux médias de masse qu’il y a un nouvel acteur dans la démocratie, c’est l’opinion publique. Elle va pouvoir exercer des pressions et il va falloir compter avec elle.
Quand les censures politiques tombent, on se dit que l’on va pouvoir accéder à la vérité.
Aujourd’hui, la levée des barrages politiques, souhaitée par des millions de personnes, a aussi un inconvénient : l’avalanche d’informations. Cela fait partie de la dynamique et de l’évolution de l’Histoire, qui s’accompagne d’une progression technologique et d’une prolifération. Les diffuseurs se sont multipliés, donc le citoyen se trouve devant un problème : il est littéralement asphyxié par l’information qu’il reçoit.
Avant, entre lui et la vérité il y avait le pouvoir (quand le pouvoir censurait) et maintenant il y a le mur de l’information. La vérité peut s’occulter derrière la masse d’informations. Comme on a beaucoup d’informations, il semble que nous n’en manquons pas. Mais c’est l’affaire Wikileaks qui a montré que des continents entiers d’informations, capitales, nous manquaient (sur la guerre d’Irak, sur les câbles des ambassades, sur la guerre d’Afghanistan, sur la politique étrangère des Etats-Unis…). Or pendant toutes ces années 90 et 2000, nous n’avions pas l’impression que l’information nous manquait.
Tout cela montre que l’information est en crise, et particulièrement le journalisme d’investigation.
Un autre aspect important est celui des medias qui appartiennent à des groupes industriels ou a des entrepreneurs qui ont, comme tout le monde, leurs propres intérêts. La question se pose donc de savoir si les médias défendent les intérêts de la collectivité ou bien ceux de tels et tels groupes. En France, mais dans bien d’autres pays aussi, la question se pose entre Le Figaro et Dassault , entre Direct Soir et le groupe Bolloré, de même pour les propriétaires du Monde, de Libération

Caroline Gaudriault – L’affinité entre les médias et le politique ou le monde économique a toujours existé. Ce qui est choquant finalement, c’est le déni dans lequel se réfugient les médias, en continuant à dire qu’ils sont libres ? Plus personne n’est dupe…

Ignacio Ramonet – L’idée s’est confortée au fil du temps que la presse était objective ; que les médias défendaient La Vérité et qu’ils n’avaient pas d’aliénation. Cela a été un combat d’ailleurs tout au long de la guerre froide où les médias étaient contrôlés par les Etats. Seulement quand cette question a cessé de se poser, nous avons découvert qu’il existait d’autres influences : ce que nie toujours la presse. C’est ce double langage qui est maintenant susceptible de poser problème.

Caroline Gaudriault – Est ce que les gens ne s’intéressent plus à l’information de fond ou sont-ce les médias qui n’arrivent plus à intéresser ?

Ignacio Ramonet – Les gens ont trop de sources d’informations donc ils s’éparpillent. Désormais l’univers internet a mis à disposition pour des millions de personnes l’accès à des informations plus ludiques, avec de la photo, de la vidéo, du son, des analyses… et cet univers est gratuit. Donc cela a élargi la possibilité de l’information.
Il y a aussi le fait que les médias ne sont pas à la hauteur. Si on prend un pays comme la France, avec l’exemple caricatural de l’affaire Florence Cassez, on se rend compte que tous les médias vont fonctionner en cœur pendant plusieurs jours autour de cette affaire. Toute la presse, sans distinction, va avoir le même discours, les mêmes titres, pratiquement les mêmes photos… sans savoir sur le fond ce qu’il en est, car la justice n’a pas tranché.
A quoi cela sert d’avoir autant de médias, s’ils disent tous la même chose au même moment ?
Les gens ont l’impression que les médias forment une sorte de chorale, sans pluralité d’opinions.
Or ce qui caractérisait les médias français, c’était la presse d’opinion. En France, un journal correspondait à une famille d’opinions. C’est le cas dans beaucoup d’autres pays mais avec des nuances. Historiquement, il y a une traduction intellectuelle de la presse et notamment de la presse politique. Elle identifiait le lecteur. C’est le journal qui dit au lecteur qui il est (s’il lit L’Humanité, La Croix, Le Monde…). Chaque journal représentait une famille avec ses points de vue. Tout ceci s’est énormément estompé. Par choix. Dans le premier éditorial de Libération, il était dit : « Ici s’exprimeront les agriculteurs, les ouvriers ». Ce journal comme d’autres a décidé d’être pluri-opinions.

Caroline Gaudriault – le reportage semble connaître une crise semblable : n’y-a-il pas un écart entre le risque pris par un reporter de guerre et l’information rapportée qui est peu suivie, manipulée parfois ?

Ignacio Ramonet – Je pense que le reportage est en voie d’extinction. Pour des raisons économiques et de choix rédactionnels. C’est un genre qui disparaît.
D’abord l’ensemble de la presse va mal : presse écrite, télévisions (CNN est sur le point de déposer le bilan, Newsweeks supprime sa version papier…).
Les médias se sont recentrés sur la politique nationale. Beaucoup de journaux dans le monde ont gardé une ou deux pages maximum sur l’international. Par conséquent le travail de grande qualité du reporter, et avec les risques que cela suppose, qui pourrait énormément intéresser, ne trouve plus preneur.
De nombreux reporters réalisent désormais leurs documentaires et du coup, les documentaires ont de nouveau accès aux salles de cinéma.

Caroline Gaudriault – Quelle serait votre définition du journalisme ?

Ignacio Ramonet – C’est une personne qui procure l’information, qui va la chercher.

Caroline Gaudriault – Et cette personne, vu le contexte et le fonctionnement des médias aujourd’hui, peut-elle exister ? Vous évoquez dans votre livre L’Explosion du journalisme, le nouveau rôle du rédacteur en chef qui dirige son journaliste sur le terrain, car il a accès à toutes les informations en direct et pense en savoir plus que son envoyé spécial…

Ignacio Ramonet – …Oui, on s’est rendu compte et surtout à Timisoara, lors de la chute de Ceausescu, que ce fût une grande supercherie médiatique. On voyait des cadavres qui avaient été exposés sur un cimetière et ce charnier avait été montré comme celui des victimes des tortures du régime de Ceausescu. Ce régime a beaucoup torturé mais ces cadavres n’avaient rien à voir avec le système politique.
La correspondante sur place, de Libération notamment, a mis en garde la rédaction. Le rédacteur en chef qui suivait en direct - pour la première fois dans l’histoire des médias- a dit à sa correspondante : « Je vois les images, renseignez-vous car c’est une évidence ». Elle avait envoyé son reportage, que le rédacteur en chef prit soin de corriger en lui faisant dire l’inverse de ce qu’elle démontrait. C’est un cas très connu. D’ailleurs Libération a fait ses excuses.

Caroline Gaudriault – Avec de tels faits répétés dans l’histoire, la crédibilité des médias a été très fortement touchée.

Ignacio Ramonet – C’est évident et nous avons encore un exemple récent avec El País, l’un des plus grands journaux espagnols. Le journal a publié en couverture une photo du Président vénézuélien, Hugo Chavez, sur une table d’opération au moment où il était soigné du cancer. Or cette photo était fausse. C’est en fait un extrait d’une vidéo de 2008 qui ne concerne pas le Président Chavez. Les faits n’ont pas été vérifiés et le principe de précaution aurait du les conduire à ne pas diffuser.
Un des éléments qui induit en erreur c’est la course à l’instantanéité. El País s’est dit : on a quelque chose qu’internet n’a pas et que les chaines d’information n’ont pas. Tout ceci témoigne d’un manque de professionnalisme.

Caroline Gaudriault – Le grand concurrent aujourd’hui est indéniablement internet…

Ignacio Ramonet – …Qui est également un accès à l’information, car tout journal a développé son site. Mais est-on mieux informé parce que l’on reçoit des tweets du Président Hollande ou parce qu’on est fan de la page facebook d’Obama ? Globalement, non. Car tout cela vient s’ajouter à la masse d’informations déjà existante. Une personne qui travaille ne dispose que de vingt minutes pour s’informer.
Cependant ce qui est nouveau, c’est que chacun peut agir. Dans l’exemple d’El País, qui a publié la photo à 4h du matin, il ne s’était pas passé deux heures avant que l’ensemble des internautes ait vu que la photo était fausse et ait retrouvé la vidéo. Le journal changeait donc son édition à 9h du matin.
L’intelligence collective est donc capable aujourd’hui de détecter le faux du vrai ; elle est capable de trouver de l’information cachée comme avec Wikileaks et elle est capable de recouper les informations avec Wikipédia.
Il faut compter sur ce nouvel acteur, qui a une capacité stratégique. C’est d’ailleurs cet essaim anonyme qui a provoqué l’irritation de la population tunisienne et qui a été capable de se mobiliser et de renverser le dictateur Ben Ali. Nous voyons maintenant que ces nouveaux instruments comme les gazettes pendant la révolution, la télévision pendant la guerre du Vietnam… ont eu une influence colossale.

Caroline Gaudriault – Vous donnez l’exemple de Die Zeit, hebdomadaire allemand, qui va à contre-courant en proposant des articles de fond, longs et plutôt ardus. Mais n’est-ce pas un phénomène rare qui sonne comme un dernier souffle plutôt qu’une renaissance ? Ne faut-il pas accepter une évolution qui ressemble à celle d’internet dans son instantanéité et son interaction. Peut-être ne faut-il plus appeler cela du journalisme ? On est un peu nostalgique alors on n’ose pas parler de disparition mais n’est-ce pas l’astre mort que l’on voit encore briller ?

Ignacio Ramonet (rire) – D’abord il faut dire qu’il n’y a jamais eu d’âge d’or du journalisme. C’est dans certains souvenirs mais cela n’a jamais existé. Parfois on parle du journalisme américain des années trente-quarante, mais il suffit de voir Citizen Kane pour comprendre qu’il y a toujours eu des problèmes d’abus, de censure… Il n’y a jamais eu de conditions idéales. On parle du Watergate en disant que le Washington Post a pu révéler une affaire d’Etat. Mais en fait, ce sont les révélations du sous-directeur du FBI. Ce ne sont pas les journalistes qui ont trouvé l’information. D’autre part, je pense qu’on vit au sein d’un paradoxe choquant : nous n’avons jamais eu un niveau moyen d’éducation aussi élevé, du moins dans les pays occidentaux et nous avons une presse dont le niveau moyen tend à diminuer, dans son obsession à vouloir atteindre un public maximal avec des analyses manichéennes, infantilisantes, distrayantes… Il y a quelque chose qui ne va pas. Dans la masse de gens cultivés, il y en a bien un certain nombre qui doit être malheureux de n’avoir rien à lire, de n’avoir pas une bonne information à consommer, qui stimule intellectuellement. C’est le pari qu’a fait Die Zeit. C’est le cas aussi du Monde diplomatique qui est fait par une rédaction indépendante, qui fait ses choix. Les lecteurs viennent y chercher des enquêtes, des opinions, des points de vue sur l’information qui n’est pas forcément celui de la « chorale ».

Caroline Gaudriault – Je voudrais finir sur la puissance des médias. C’est le seul organe de pouvoir qui n’a pas de contre-pouvoir : est-ce que cela n’en fait pas au fond le premier pouvoir ?

Ignacio Ramonet – Je ne pense pas que cela soit le premier pouvoir, mais véritablement l’instrument, l’arme du premier pouvoir. Nos sociétés sont dominées par le pouvoir financier. Celui-ci obéit à un modèle de la globalisation économique, qui est une conception du capitalisme, le néolibéralisme. Pour diffuser auprès des sociétés, l’idée qu’il faut accepter cette solution générale, il faut les médias. Les médias sont donc l’appareil idéologique de la mondialisation.
Ce pouvoir n’avait pas de contre pouvoir jusqu’à présent. Mais avec cet essaim d’internautes qui réagissent : le contre-pouvoir est né et est devenu le cinquième pouvoir. Cette presse traditionnelle qui n’accepte pas la critique et s’érige en modèle parfait, est celle qui est en train de mourir alors que celle d’internet qui se réinvente chaque jour, est en train de se développer.

Paris, Février 2013.

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