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Sacré et destruction

par Jacques de Guillebon

Les destructions auxquelles se livre le gang des barbares de Daech, qui, avouons-le, semble prendre un malin plaisir à choquer entièrement notre sacré occidental - quoiqu’il ne puisse se passer de nos instruments techniques, par où il montre, s’il le fallait, que, comme son compère passé national-socialiste, la possession et l’usage de la science ne fondent en rien une garantie de grandeur morale – ces destructions donc se prévalent de deux effets par où elles prétendent s’exercer sur l’humanité.
Le premier est évidemment celui de la terreur, machine obscure, brute, gratuite, façon Orange mécanique qui indique aux populations que l’Etat, le groupe terroriste ou la faction qui en est à l’origine ne reculera devant rien pour s’imposer. C’est la technique de la tabula rasa, de la terre brûlée, qui s’est longtemps vue, et qui signifie que là où elle passe, l’herbe ne repousse plus. Mais ce n’est pas la plus intéressante.
L’effet le plus intéressant est celui que produit le choc de deux rationalités, et c’est lui que l’on a constaté le plus souvent dans l’histoire. L’histoire de la destruction de la grande bibliothèque d’Alexandrie est paradigmatique à plus d’un titre. Fondée par Ptolémée, le général d’Alexandre qui mit la main sur l’Egypte pharaonique, centre éminent de la science antique, elle fut détruite plusieurs fois, du moins selon les récits fragmentaires que l’on en possède. Par César d’abord, mais par inadvertance, comme « dommage collatéral » de sa furie anti-ptolémaïque. Et l’histoire veut qu’il ait rebâti ce qu’il avait détruit et remplacé le matériel livresque. Ensuite, dit-on, par Théodose, l’empereur chrétien, au nom de sa foi, quoique le récit en soit controversé. Et enfin, histoire elle aussi soumise à caution, par le calife Omar, lors de la prise de l’Egypte par les troupes musulmanes. Même si ces faits sont semi-légendaires, le passage d’Ibn Khaldûn qui, dans Le Livre des Exemples, déplace les faits en Perse, demeure plein d’enseignements pour aujourd’hui : « Cependant, quand les musulmans eurent conquis la Perse et mis la main sur une quantité innombrable de livres et d’écrits scientifiques, Sa’d Ibn Abî Waqqâs écrivit à Omar Ibn al-Khattâb pour lui demander des ordres au sujet de ces ouvrages et de leur transfert aux musulmans. Omar lui répondit : « Jette-les à l’eau. Si leur contenu indique la bonne voie, Dieu nous a donné une direction meilleure. S’il indique la voie de l’égarement, Dieu nous en a préservés. » Ces livres furent donc jetés à l’eau ou au feu, et c’est ainsi que les sciences des Perses furent perdues et ne purent parvenir jusqu’à nous. »
Les exactions de Daech ne sont donc pas sans précédents. En Europe, on pourrait citer l’étrange Savonarole, moine dominicain exalté, qui réussit le tour de force de faire détruire certaines œuvres à Florence par leurs auteurs eux-mêmes : ainsi, sur le bûcher des vanités où il incendiait parures et bijoux de la jeunesse de la ville, Botticelli vint apporter en personne certaines de ses toiles.
Mais la palme, au moins pour l’Europe, revient certainement à la Réforme : d’Allemagne en Angleterre en passant par la France, l’iconoclasme des protestants fut, au XVIè siècle sans limites. La Révolution française elle-même, dont l’œuvre de saccage dans les églises fut immense, doit s’incliner devant cette furie de bris d’images, de statues, qui n’était qu’un énième surgissement d’une tendance inscrite dans l’humain, lorsqu’il est fanatisé.
On connaît bien entendu les dictatures du XXème siècle qui, depuis le nazisme et ses autodafés jusqu’à la Chine maoïste, les Khmers rouges et aujourd’hui la Corée du Nord, réduisit toute expression libre à néant. Ceci étant évidemment contenu dans le terme totalitaire, qui désigne une volonté de contrainte et de contrôle de l’homme entier, jusque dans son âme, son esprit et ses sensations. Ces régimes-ci étant particulièrement athées, la question se pose donc autrement qu’entre fanatisme religieux et liberté agnostique. Elle pose la question de la volonté de puissance humaine, et plus profondément celle de la violence sur quoi prétend se fonder tout ordre politique quoiqu’il le nie généralement. En ce sens, on pourrait accorder au fascisme tel que décrit par Pasolini dans son Salo, où se mêlent toutes les violences, celle sexuelle de Sade et celle politique du totalitarisme, au moins le mérite de la franchise : il met à nu cette violence cachée depuis la fondation du monde, comme dirait le récemment disparu René Girard.
Un mérite que l’on peut aussi accorder à Daech : il ne dissimule pas, lui non plus, sa violence, en ayant intégré toute la dimension spectaculaire. Il retourne contre l’occident hollywoodisé ses propres armes, ruse suprême, comme les attentats du 13 novembre l’ont prouvé sans conteste. Il est la face obscure de notre monde.

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